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Yachts gelés & Justice maritime : Destiné à financer l’effort de guerre ukrainien. Désormais engloutissant 20 M€ par an.

  • Photo du rédacteur: E. VOTAT
    E. VOTAT
  • 20 mai 2025
  • 5 min de lecture

Dernière mise à jour : 13 janv.


Royal Romance: Quand les yachts gelés exposent les failles de la justice maritime et les vides de la confiscation d'actifs maritimes.


Gelé par les sanctions internationales, le superyacht Royal Romance est devenu un passif de plus de 20 millions d’euros par an. Destiné à financer l’effort de guerre ukrainien, il révèle aujourd’hui les failles de la justice maritime européenne et l’impasse juridique entourant la confiscation des yachts gelés.


92,5 mètres de lignes élégantes, une piscine de 12 mètres, des salons feutrés à l’acoustique soignée et une autonomie transatlantique.


Son nom promettait l’élégance : Royal Romance. Un chef-d’œuvre Feadship de 2015 (De Voogt), autrefois propriété privée de Viktor Medvedchuk, proche du Kremlin, jamais proposé à la location.Valeur estimée avant saisie : 200 millions d’euros.


Frozen yachts  & maritime justice

Ancien député et intime de Vladimir Poutine, Medvedchuk s’échappe de son assignation à résidence en février 2022, avant d’être réarrêté en avril. Entre-temps, son yacht quitte discrètement le port pour de supposés « essais techniques », sous l’œil attentif des autorités croates, police et capitainerie comprises.


Saisi à Rijeka, en Croatie, depuis mars 2022, le M/Y Royal Romance est bien plus qu’un navire de luxe. Il est devenu le symbole d’un système oligarchique en déclin — et désormais un défi criant pour les mécanismes européens de saisie d’avoirs.


Gelé au titre des sanctions internationales, Royal Romance demeure immobilisé, tout en générant environ 20 millions d’euros de coûts annuels de maintenance.


Plus encore, il incarne un bourbier juridique et un tournant politique : un appel à une Europe nouvelle, lucide et capable d’assumer ses combats légitimes.

Un yacht parfaitement entretenu, piégé dans des failles juridiques transnationales — suspendu entre l’espoir symbolique de financer la guerre et la paralysie des institutions.


UNE ODYSSÉE JURIDIQUE EUROPÉENNE

En mai 2024, l’Ukraine prend une décision audacieuse en temps de guerre : elle annonce publiquement la vente prochaine de Royal Romance par l’intermédiaire de l’ARMA (Agence pour la recherche et la gestion des avoirs) afin de soutenir le budget de l’État. Une première.Mais la machinerie juridique européenne se grippe immédiatement.


LA FEUILLE DE ROUTE JURIDIQUE

2022 – L’entrée dans l’ère glaciaire


Mars–avril 2022

À la suite des premières sanctions européennes visant Viktor Medvedchuk, son superyacht de 92,5 m est immobilisé dans les eaux croates (Rijeka ou Trogir). En avril, le tribunal de Split ordonne le gel du yacht à la demande des procureurs ukrainiens, avec un contrôle judiciaire trimestriel.


Novembre 2022

Le juge croate Dinko Mešin délivre un mandat de perquisition autorisant le FBI et la police locale à inspecter le yacht (opération menée le 19 novembre). L’ARMA, présente sur site, procède uniquement à une inspection visuelle et photographique. Le dossier rassemble des éléments attestant de transferts dissimulés de propriété via des sociétés offshore.


2023 – L’année de la stagnation

Malgré l’absence de mise en accusation pénale en Ukraine, les juridictions croates prolongent le gel à six reprises, jusqu’en mai 2024. Un vide juridique formalisé, sans avancée réelle.


2024 – Le dégel symbolique

En juin, coup symbolique : le tribunal de Split lève la saisie, estimant que le procureur ukrainien n’a pas déposé d’acte d’accusation dans les délais légaux. Malgré une documentation abondante fournie par l’Ukraine, l’affaire est renvoyée devant une nouvelle formation judiciaire, laissant la vente suspendue dans l’incertitude.


19 juillet 2024 – Contre-offensive ukrainienne

Le tribunal du district de Pechersk à Kyiv réagit : une nouvelle saisie est ordonnée, sur la base de nouveaux éléments relatifs à des structures offshore dissimulant la propriété du yacht.L’ARMA reprend la main sur le dossier, désormais plongée dans un labyrinthe juridique aux enjeux mondiaux et à la gouvernance ambiguë.


2025 – Le début de l’affrontement institutionnel

En janvier 2025, alors que l’ARMA s’apprête à finaliser la vente de Royal Romance via Boathouse Auctions, la Haute Cour anticorruption d’Ukraine (HACC) porte un coup fatal : elle refuse de valider les actes juridiques de transfert — indispensables pour permettre à l’acquéreur de prendre légalement possession du yacht.


Ce refus, fondé sur des manquements procéduraux et documentaires, provoque un gel administratif total. Sans ces actes, aucune vente n’est possible. L’État ukrainien se retrouve avec un navire fantôme juridique : ni vendu, ni restitué, et ne générant aucune valeur.


En février 2025, l’ARMA contre-attaque. Exaspérée, elle saisit le NABU (Bureau national anticorruption d’Ukraine), accusant certaines autorités judiciaires d’« obstruction volontaire ».L’ARMA évalue le préjudice financier à plus de 130 millions d’euros et avertit que le yacht ne peut être maintenu indéfiniment aux frais du contribuable — ni conservé comme simple pièce à conviction flottante.


Cette démarche inédite — une agence d’État attaquant d’autres institutions publiques — révèle une fracture institutionnelle profonde au cœur de l’appareil juridique ukrainien.

Il s’ensuit un affrontement à trois dimensions :


  • Judiciaire – entre procureurs et juridictions

  • Politique – sur le traitement des avoirs russes

  • Diplomatique – l’Ukraine s’étant engagée à liquider ou restituer certains actifs confisqués sous supervision internationale


Et maintenant ? Royal Romance en mouvement sous escorte armée

Royal Romance a été discrètement transféré de la base navale de Split vers un chantier naval à Trogir pour maintenance, sous escorte conjointe de la police croate et d’une société de sécurité privée.L’ARMA a confirmé que le yacht sera ensuite ramené à Split, où il restera sous main de justice dans l’attente de la prochaine phase du processus de réalisation de l’actif.

Ce transfert intervient alors que l’Ukraine engage une réforme majeure de son cadre juridique, destinée à lever des mois de paralysie administrative et judiciaire dans la gestion des avoirs russes et biélorusses saisis.


Les principaux axes de la réforme comprennent :


  • L’élargissement du mandat de l’ARMA, lui permettant de liquider des actifs étrangers soumis à sanctions

  • L’introduction de délais clairs pour le transfert des actifs des procureurs vers l’agence

  • La nomination de gestionnaires externes par appels d’offres publics (système Prozorro) afin de renforcer la transparence

  • Des rapports trimestriels obligatoires, un mécanisme d’audit externe et un conseil de supervision publique indépendant

  • La création d’un fonds de reconstruction dédié à l’Ukraine, alimenté directement par le produit des actifs saisis


« C’est une décision historique pour l’État », a déclaré la directrice de l’ARMA, Olena Duma, évoquant un tournant longtemps attendu pour la société civile, les partenaires internationaux et les forces armées.


ET APRÈS ?

Bien que la vente de Royal Romance n’ait pas encore été officiellement validée, les réformes récentes laissent entrevoir une accélération probable. Entre des coûts de maintenance exorbitants (plus de 20 millions d’euros par an), la pression croissante de la guerre et la volonté politique de monétiser les actifs sous sanctions, une vente rapide devient un scénario de plus en plus crédible.


Le Feadship demeure pour l’instant sous autorité judiciaire, mais Kyiv dispose enfin des outils pour avancer, en étroite coordination avec les autorités croates.


UNE GUERRE DES INSTITUTIONS

Trois ans après sa saisie initiale, Royal Romance n’est plus un actif : c’est un passif pour l’État ukrainien, une gêne diplomatique pour la Croatie et un cauchemar pour la coopération internationale.Pendant que les institutions attendent l’alignement parfait des juridictions, de la diplomatie et des procédures, le yacht est devenu l’emblème d’un système incapable de sanctionner… ou de valoriser.


Sur le papier, c’est un joyau. En pratique, un gouffre financier. Et en mer, la tempête juridique est loin de s’apaiser.


RÉORIENTATION STRATÉGIQUE : MODE SOLUTIONS

Et si Royal Romance devenait le catalyseur d’un nouveau modèle ? Il est temps de passer de la paralysie à l’action, de l’éparpillement à une trajectoire commune :


  • Un protocole européen de gel des avoirs assorti d’un objectif prédéfini

  • Une task force pluridisciplinaire (juridique, maritime, stratégique) accompagnant l’actif tout au long de son cycle de vie

  • Une diplomatie d’influence, assumée, opérationnelle et transparente

  • Une harmonisation européenne par le soft law, respectueuse de la souveraineté des États mais unie par un objectif commun


Ces yachts ne sont pas de simples actifs. Ce sont des leviers, des symboles, des opportunités.


Gelés depuis plus de trois ans à travers l’Europe, leurs coûts de maintenance exorbitants sont souvent supportés par les États. Au final, qui est réellement prisonnier de ce prétendu « gel vertueux » — lorsqu’il manque à la fois de direction et de conscience ?


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