Yachts gelés & Sanctions - Finlande : la décision Divina Barbara ou la fin de l’immunité des prête-noms
- E. VOTAT

- 18 nov. 2025
- 4 min de lecture
Dernière mise à jour : 20 janv.
Sanctions : Quand les juridictions européennes percent enfin le voile off-shore des yachts gelés
Une décision rendue en Finlande en 2025 marque un tournant silencieux mais décisif dans l’application des sanctions européennes visant les superyachts liés à l’élite russe. Le tribunal de district de Pirkanmaa a refusé la restitution du yacht Divina Barbara (Princess, 35 m), saisi en 2022, malgré l’intervention d’un ressortissant belgo-suisse se présentant comme le véritable propriétaire du navire.

La juridiction n’a pas seulement rejeté la demande : Elle a qualifié explicitement la structure de détention comme artificielle, conçue pour masquer le bénéficiaire réel du yacht : Eduard Khudaynatov, oligarque russe sanctionné.
Cette décision n’est pas un incident isolé. Elle s’inscrit dans une convergence jurisprudentielle internationale visant à neutraliser les montages de prête-noms utilisés pour contourner les régimes de sanctions.
Divina Barbara : un test grandeur nature pour les sanctions européennes
Saisi à l’été 2022 par les autorités finlandaises, le Divina Barbara était considéré dès l’origine comme un actif contrôlé par Eduard Khudaynatov, ancien dirigeant de Rosneft et proche d’Igor Sechin.
Le requérant affirmait exercer le contrôle effectif du yacht via une chaîne complexe de sociétés offshore, disséminées dans plusieurs juridictions à fiscalité privilégiée.
Le tribunal a jugé cette démonstration non crédible.
Les juges ont estimé que la structure de détention constituait« un enchevêtrement inutilement complexe de sociétés écrans et holdings, révélateur d’une volonté de dissimulation du bénéficiaire réel ».
Autrement dit : un montage typique de contournement des sanctions.
Avec une valeur estimée environ 18 millions d’euros, la décision ouvre désormais la voie à une confiscation effective, et potentiellement à une cession encadrée du navire.
Eduard Khudaynatov : un nom, cinq yachts, un même schéma
L’intérêt majeur de la décision finlandaise réside dans son portée systémique.
Le Divina Barbara est le plus modeste des yachts associés à Eduard Khudaynatov. Les autorités occidentales et les enquêtes internationales relient son nom à au moins cinq superyachts, pour une valeur cumulée estimée à 1,5 milliard de dollars :
Scheherazade (Italie) – régulièrement attribué à Vladimir Poutine,
Crescent (Espagne) – soupçonné d’appartenir à Igor Sechin,
Amadea (États-Unis) – vendue aux enchères en 2025 après l’échec des recours,
La Perla,
Divina Barbara.
Dans chacun de ces dossiers, le même mécanisme apparaît : Khudaynatov agit comme propriétaire nominal, tandis que le contrôle réel et l’usage bénéficient à des personnalités directement sanctionnées.
De l’offshore à la salle d’audience : la fin de l’illusion formelle
La décision finlandaise s’inscrit dans un changement profond d’approche juridique. Les juges ne se contentent plus de vérifier :
le nom figurant sur les registres,
la chaîne capitalistique formelle,
ou les déclarations de propriété.
Ils examinent désormais :
qui contrôle réellement l’actif,
qui en supporte les coûts,
qui en tire le bénéfice,
et si la structure a été conçue pour contourner des sanctions.
Cette logique de substance over form est désormais explicitement soutenue par les nouvelles orientations européennes.
Un contexte européen radicalement renforcé
La décision intervient dans le sillage du 19ᵉ paquet de sanctions de l’Union européenne, adopté en octobre 2025, et surtout de la directive européenne criminalisant la violation et le contournement des sanctions.
Cette directive impose aux États membres :
d’ériger le contournement en infraction pénale,
de sanctionner la dissimulation d’actifs gelés,
de poursuivre les prête-noms et facilitateurs, y compris personnes morales.
Le dossier Khudaynatov correspond point par point aux comportements visés :
dissimulation du bénéficiaire effectif,
usage de sociétés écrans,
fourniture d’informations trompeuses aux autorités.
La Finlande n’a fait qu’appliquer, avec rigueur, cette nouvelle grille de lecture.
Amadea, Scheherazade, Divina Barbara : une cohérence judiciaire émerge
La décision finlandaise fait écho à :
la validation fédérale américaine de la confiscation et de la vente d’Amadea,
les mesures italiennes sur Scheherazade,
les procédures espagnoles concernant Crescent,
et, plus largement, à l’évolution doctrinale observée depuis Phi (UK, juillet 2025).
Les façades offshore “propres sur le papier” ne suffisent plus.
Une portée directe pour les yachts gelés en Europe
Ce qui se joue dépasse largement le cas Divina Barbara. La décision finlandaise :
affaiblit considérablement la défense fondée sur le prête-nom,
facilite les confiscations effectives,
ouvre la voie à des issues plus rapides et juridiquement robustes pour les yachts gelés.
La question n’est désormais plus :
« Qui est inscrit comme propriétaire ? »
Mais :
« Qui contrôle réellement l’actif, et le régime de sanctions est-il contourné ? »
Conclusion : un signal fort, et probablement un précédent
Ce qui s’est produit en Finlande ne restera pas isolé. La décision Divina Barbara constitue un signal clair envoyé aux juridictions européennes : les écrans juridiques ne protègent plus les actifs de luxe dissimulés derrière des montages artificiels.
Pour les yachts gelés en Europe, une nouvelle phase s’ouvre : plus cohérente, plus assertive, et surtout orientée vers des issues effectives.
À suivre de très près.
Contact
Emmanuelle VOTAT – Judicial Yacht Asset Manager (France) - Spécialiste des actifs maritimes saisis - ev@yachting-legal-auction.com
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Cet article repose sur des faits publics, des données vérifiables, ainsi que sur une analyse juridique et stratégique indépendante. Il ne constitue en aucun cas une affirmation définitive sur la culpabilité ou l’innocence des personnes physiques ou morales citées, mais s’inscrit dans une réflexion d’intérêt général sur la gestion des avoirs gelés ou saisis dans un contexte géopolitique complexe. Toute correction ou droit de réponse peut être adressé(e) via les canaux officiels et fera l’objet d’un examen attentif. L’auteur exerce ses fonctions en toute indépendance et dans le respect du droit à l’information et du devoir de réserve.

