Sanctions britanniques sur les yachts gelés : le cas Phi à Londres. Comment le yacht de 59 mètres le plus élégant au monde est devenu un paradoxe flottant, amarré dans le brouillard londonien.
- E. VOTAT

- 20 juil. 2025
- 8 min de lecture
Dernière mise à jour : 20 janv.
Il était conçu pour conquérir la mer. Élancé, puissant, d’un raffinement absolu, Phi était destiné à glisser de marina exclusive en marina exclusive — certainement pas à dépérir derrière un cordon de police à Canary Wharf, devenu aujourd’hui un yacht gelé sous sanctions.
En mars 2022, quelques jours seulement après sa livraison, le yacht a été immobilisé dans le cadre du régime de sanctions britannique. Depuis, ce joyau flottant s’est mué en symbole statique de l’enlisement juridique et de la mise en scène géopolitique. Moteurs à l’arrêt, coque autrefois immaculée, avenir suspendu.

29 mars 2022 – M/Y Phi à Londres : coup de théâtre sur les quais de Canary Wharf
Lorsque Phi est entré dans les eaux britanniques en mars 2022, il ne s’attendait pas à devenir une célébrité politique.
Il s’agissait de son voyage inaugural — ou presque. Fraîchement livré par Royal Huisman, le yacht avait rejoint Londres à l’occasion d’un événement prestigieux. Il devait participer au Superyacht London Show, organisé au cœur du quartier d’affaires de Canary Wharf (The Guardian).
Mais au-delà de cet événement, la présence de Phi à Londres répondait surtout à des considérations logistiques et parfaitement ordinaires : avitaillement en carburant (60 000 litres), finalisation du provisioning, et embarquement d’une partie de l’équipage.
En résumé, Phi effectuait son entrée officielle sur la scène internationale du yachting. Avec son design avant-gardiste et ses lignes acérées, il attirait tous les regards sur la Tamise, bien loin des listes noires et des soupçons.
UNE INTERVENTION HAUTEMENT MÉDIATISÉE
Le 29 mars 2022, alors que le yacht était amarré dans l’une des zones les plus surveillées du Royaume-Uni, les autorités sont intervenues.
Aucune opération spectaculaire. Simplement une notification administrative fondée sur le Sanctions and Anti-Money Laundering Act 2018.
Le lendemain, le ministre Grant Shapps prenait la parole dans les médias pour une annonce de sanctions très médiatisée :
« Phi appartient à un homme d’affaires russe et est désormais gelé — ce magnifique superyacht de 38 millions de livres ne se déplacera plus. »
En un instant, Phi, étincelant et flambant neuf, était transformée en actif à forte charge symbolique, intégré à la stratégie britannique de sanctions.
QUI POSSÈDE M/Y PHI ? UNE DOUBLE IDENTITÉ
Officiellement, M/Y Phi appartient à Sergei Naumenko, entrepreneur russe actif dans l’immobilier. C’est lui que les autorités britanniques ont visé lors de l’immobilisation du yacht à Londres en mars 2022 (Financial Times).
C’est également lui qui a engagé plusieurs recours devant les juridictions britanniques, soutenant qu’il n’est ni sanctionné ni proche du régime russe, et que la saisie de Phi relèverait davantage d’un coup médiatique que d’une mesure juridiquement fondée.
Mais l’histoire ne s’arrête pas là.
Derrière ce nom, plusieurs sources journalistiques — dont le Financial Times, l’OCCRP et Superyacht Fan — évoquent une autre figure : Vitaly Vasilievich Kochetkov, magnat russe des télécommunications et fondateur de Motiv Telecom, basé dans l’Oural. Un profil discret mais influent, familier des structures offshore et des actifs de luxe. Il est également présenté comme le propriétaire du yacht Aurelia.
Cette ambiguïté révèle une stratégie de détention structurée :
Sergei Naumenko apparaît comme le propriétaire enregistré, celui dont le nom figure sur les documents officiels et qui conduit la bataille judiciaire.
Vitaly Kochetkov serait, selon plusieurs sources, le bénéficiaire économique ultime, le « véritable propriétaire », agissant par l’intermédiaire de sociétés offshore.
Dans le cas de Phi, il s’agirait d’une société enregistrée à Saint-Kitts-et-Nevis : Portsmouth Maritime.
Autrement dit, Phi présente deux visages : l’un destiné aux juridictions, l’autre à la réalité économique. Ce modèle de détention duale constitue un défi procédural majeur pour les juridictions occidentales, en particulier en matière de gel et de saisie d’actifs.
SONT-ILS SANCTIONNÉS ?
Sergei Naumenko ? Il n’est sanctionné ni par le Royaume-Uni, ni par l’Union européenne, ni par les États-Unis. Il est considéré comme un ressortissant russe non inscrit sur les listes, ce qui constitue le cœur de son argumentation juridique contre l’immobilisation de Phi à Londres. Il affirme ne pas être proche du Kremlin et nie tout lien avec des entités stratégiques russes.
Résultat : officiellement « propre », ce qui rend la saisie de Phi juridiquement fragile et politiquement controversée.
Vitaly Vasilievich Kochetkov ? Lui non plus n’est, à ce jour, sanctionné par aucune autorité occidentale. Son profil apparaît toutefois plus opaque et plus sensible :
ancien dirigeant d’un opérateur régional de télécommunications (Motiv Telecom),
habitué aux montages offshore,
régulièrement cité dans des affaires liées aux actifs de luxe russes (Aurelia, Phi, immobilier londonien…).
Mais à ce stade, aucun élément public ne permet de justifier des sanctions.
UN YACHT À DEUX TÊTES
Visible juridiquement sous le nom de Naumenko, formellement dissocié dans les registres publics de la sphère économique de Kochetkov.
Cette ambiguïté, typique des structures patrimoniales oligarchiques depuis 2022, illustre parfaitement les limites de la doctrine britannique des sanctions : immobiliser un actif, oui ; atteindre le bénéficiaire réel, non.
Une situation juridiquement incohérente. Et pourtant, Phi demeure là, sous les projecteurs, dans l’un des ports les plus exposés d’Europe — symbole parfait de cette impasse.
TROIS ANS PLUS TARD, TOUJOURS AUCUNE RÉPONSE
Le capitaine Guy Booth, en charge de la gestion du M/Y Phi, a - à plusieurs reprises - tiré la sonnette d’alarme, publiquement comme par les voies officielles. Ses propos, rapportés par SuperyachtNews, sont sans équivoque :
« La décision de maintenir la détention de Phi reposait sur la recommandation du gouvernement de rechercher des éléments de preuve complémentaires. Ils ont eu trois ans pour réunir ces preuves, et ils n’ont rien. »
Si cette déclaration traduit la frustration du capitaine Booth, les autorités britanniques continuent de soutenir que des investigations en cours justifient le maintien du gel avant toute levée de la mesure.
En résumé, Phi a eu le tort d’être trop beau, trop neuf, trop russe. Et surtout, au mauvais endroit, au mauvais moment.

MAINTENANCE COMPROMISE & CLASSIFICATION MENACÉE : UN JOYAU EN PÉRIL
Loin des chantiers spécialisés et des eaux tempérées pour lesquelles il a été conçu, M/Y Phi est aujourd’hui piégé dans un bassin urbain exigu de l’est londonien, manifestement inadapté à l’hivernage d’un navire de 58,5 mètres. Immobilisé depuis mars 2022, ce yacht ultramoderne dessiné par Cor D. Rover et construit par Royal Huisman subit progressivement les effets d’une inactivité prolongée.
Faute d’autorisation de déplacement, Phi n’a pas pu être transféré à Southampton comme initialement prévu pour sa visite annuelle de classification.
Résultat : la classification du navire a expiré, le rendant officiellement non navigable au regard des standards du Lloyd’s Register (YachtsNL).
Cette perte de classe entraîne un effet domino : suspension des assurances, invalidation des certificats, et surtout risques techniques et environnementaux majeurs.
Concrètement, cela signifie qu’en cas de sinistre — incendie, pollution, vol ou sabotage — aucune indemnisation ne pourrait être mobilisée. Le yacht évolue désormais dans un vide juridique et technique.
Parmi les incidents signalés :
plusieurs départs de feu électriques dans des armoires de contrôle,
des systèmes de sécurité incendie défaillants,
des portes coupe-feu dysfonctionnelles,
une humidité persistante dans les fonds, provoquant une dégradation lente mais continue des équipements et des matériaux embarqués.
Plus préoccupant encore, environ 60 000 litres de carburant demeurent à bord, sans protocole clairement établi en cas de fuite ou d’accident. Dans un environnement aussi confiné que Canary Wharf, le moindre incident pourrait déclencher une catastrophe environnementale au cœur de Londres.
Sur le plan de l’immatriculation, Phi reste enregistrée via une société écran domiciliée à Saint-Kitts-et-Nevis, battant pavillon maltais, ce qui renforce la confidentialité et limite la capacité d’action des autorités britanniques.
Cette complexité juridique alimente l’impasse actuelle :
aucun propriétaire officiellement désigné,
aucune autorité de gestion clairement identifiée,
aucun cadre juridique adapté.
Du point de vue de la gestion d’actifs, la situation génère un double risque :
une usure progressive et une perte de valeur liées à l’immobilisation,
de potentielles demandes d’indemnisation si le propriétaire parvient à démontrer l’absence de mesures juridiques formelles.
FRANCE vs ROYAUME-UNI : DEUX SAISIES, DEUX APPROCHES
Pendant ce temps, en France, M/Y Stefania, autre réalisation remarquable issue des architectes Van Oossanen, saisi un an après Phi, a déjà été vendu aux enchères, dans des conditions de maintenance parfaitement maîtrisées.
ROYAL HUISMAN : L’EXCELLENCE FACE À L’INEFFICACITÉ JUDICIAIRE
Construit au chantier de Vollenhove et livré à l’hiver 2021, Phi est un joyau technologique signé Royal Huisman, chantier néerlandais de renommée mondiale, spécialisé dans les très grands yachts à voile.
Avec Phi, Royal Huisman signait une entrée remarquée sur le marché des yachts à moteur, offrant une synthèse aboutie de performance, de design futuriste et d’excellence artisanale.
Pour le chantier, ce projet constituait un navire amiral en matière d’innovation et de prestige international. Design intérieur par Lawson Robb, lignes extérieures par Cor D. Rover, ingénierie de pointe… Phi devait ouvrir une nouvelle ère dans la construction de yachts sur mesure.
Mais le rêve a rapidement tourné au cauchemar. Depuis, Royal Huisman est resté publiquement silencieux, évitant tout commentaire sur le sort du navire.
Ce silence, sans doute destiné à prémunir le chantier de retombées diplomatiques ou juridiques, a néanmoins un coût : l’image du yacht comme celle du chantier s’en trouve fragilisée.
Voir un tel navire amiral se dégrader dans un bassin urbain, sans plan clair de restitution ou de revente, jette une ombre sur le suivi post-livraison et l’engagement des chantiers après mise à l’eau.
Nombre d’acteurs du secteur s’interrogent : un chantier de ce niveau peut-il rester passif tandis que l’un de ses joyaux est abandonné au temps et à la géopolitique ?
Le cas Phi met également en lumière les limites du modèle contractuel ultra-confidentiel qui gouverne le yachting haut de gamme. En protégeant la discrétion des acheteurs, certains chantiers se retrouvent aujourd’hui exposés à des conséquences qui échappent à leur contrôle.
PHI : UNE ICÔNE ACCIDENTELLE D’UN NOUVEAU DÉFI MONDIAL
M/Y Phi n’est pas seulement un yacht immobilisé dans un port londonien. Il est un symbole éclatant des enjeux géopolitiques, juridiques et techniques contemporains.
Derrière ses lignes futuristes et sa technologie de pointe se cache une réalité complexe : un actif de grande valeur piégé dans un labyrinthe administratif, juridique et diplomatique.
Cette situation, aussi frustrante soit-elle, n’est pas sans issue. Elle révèle au contraire l’urgence d’une vision stratégique claire, coordonnée entre les États, les institutions européennes et les professionnels du yachting.
Il est temps de sortir Phi des limbes, de restaurer sa valeur patrimoniale et, surtout, de rebâtir la confiance dans une gestion responsable et transparente des biens saisis ou gelés.
Ce défi appelle un effort collectif : rigueur juridique, expertise technique et courage politique.
Car au-delà des titres et des prétoires, c’est la crédibilité de l’Europe qui est en jeu : celle d’une Europe forte, cohérente, capable de défendre ses principes tout en protégeant ses fleurons industriels.
Il ne s’agit plus seulement d’un yacht. C’est la crédibilité d’un système tout entier qui se trouve désormais en balance.
Phi doit redevenir ce pour quoi elle a été conçue : un joyau de l’innovation maritime et un symbole d’excellence.
Contact
Emmanuelle VOTAT – Judicial Yacht Asset Manager (France) - Spécialiste des actifs maritimes saisis - ev@yachting-legal-auction.com
Yachts Gelés & Sanctions : Décision de principe au Royaume-Uni - La détention de Phi jugée légale, malgré l’absence de sanctions visant son propriétaire Lire la publication de mise à jour sur LinkedIn
Avertissement
Cet article repose sur des faits publics, des données vérifiables, ainsi que sur une analyse juridique et stratégique indépendante. Il ne constitue en aucun cas une affirmation définitive sur la culpabilité ou l’innocence des personnes physiques ou morales citées, mais s’inscrit dans une réflexion d’intérêt général sur la gestion des avoirs gelés ou saisis dans un contexte géopolitique complexe. Toute correction ou droit de réponse peut être adressé(e) via les canaux officiels et fera l’objet d’un examen attentif. L’auteur exerce ses fonctions en toute indépendance et dans le respect du droit à l’information et du devoir de réserve.

